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Visuel Du champagne, un cadavre et des putes - Alice et Lawrence
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Calage transparent Je n’attends pas qu’on vienne me sauver. Qu’un homme vienne me sauver. Qu’une abolo ou qu’une féministe vienne me sauver. Que la société vienne me sauver. En m’imposant leur bien et leur mal – et l’éternelle aliénation que ces notions éminemment cléricales portent en elles. La seule question est : compte tenu de ma personnalité, de mon histoire, de ma position sociale…, bref, de mon champ des possibles – qui ressemble rarement à un infini idéal ; je pourrais l’écrire deux fois, c’est salement important : qui ressemble rarement à un infini idéal –, comment puis-je accroître ma part d’autodétermination ? Pour cela, j’ai besoin – moi comme toutes les autres ; moi, comme tous les autres – de force, de confiance, de courage, de volonté, tout ce qui est l’exact opposé du cliché de l’éternelle victime faible (etc.) collé à notre peau – celle des femmes en général et celle des putes en particulier – comme une tique qui finit par nous anémier – nous rendre réellement victime et faible – et parfois même nous détruire pour pouvoir se nourrir elle-même.
Les principes, les buts, les pratiques – et l’histoire – du féminisme, c’est de nous aider à accroître cette force, cette confiance, ce courage, cette volonté, c’est de nous aider à dire je qui est le premier pas vers le pouvoir de l’action, de la libération, et fière d’être pute parce qu’on n’édifie rien de bon sur la honte, c’est de nous aider à trouver les outils pour nous construire une réalité qui nous corresponde au mieux – ou au moins mal – et les armes pour défendre le terrain ainsi conquis, et de combattre toutes les réalités oppressives qui nous aliènent.
À commencer par cette tique, ces stéréotypes de genre, cette assignation à résidence, ce stigmate de pute qui est de très loin la première. La législation dérogatoire réglementariste, prohibitionniste ou… abolitionniste qui s’applique à notre activité et qui est assurément la deuxième. Et la troisième, le paternalisme bien-pensant qui, de tout temps, a considéré que nous étions incapables de décider par nous-mêmes de nos propres vies et qu’il était impératif de nous mettre sous tutelle, de nous considérer comme des demi-enfants, nous, plus encore que toutes les autres femmes.

(in Partie II, chapitre 9 : Fière d'être pute)

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Calage transparent Alice n’a pas choisi la prostitution, commandant – j’entends, comme petit, on rêve d’être astrophysicien, rarement éboueur ou femme de ménage. Mais elle a choisi délibérément, lucidement, courageusement de donner à la plante sauvage qui était le cœur de sa nature la chance de pouvoir grandir en liberté plutôt que de s’enfermer, se réduire, étouffer ou du moins se condamner à limiter sa croissance, se mutiler – comme ces Chinoises dont on comprimait les pieds dans des bandages jusqu’à les briser afin que leur taille exagérément petite corresponde aux critères de bienséance de l’époque –, plantée dans un pot en plastique trop petit derrière une grille en fer trop grande sur un triste balcon en béton, ou de grandir confortablement à l’ombre d’une des tours de mon château avec le risque de devenir dépendante d’un tuteur pour se tenir droite et debout.
Alors, elle est allée chercher sa lézarde, à elle, peut-être pas la plus grande, peut-être pas la plus belle et assurément pas la plus confortable, mais elle s’y est accrochée et, avec l’outrecuidance de sa jeunesse, avec l’orgueil démesuré qui était le fond de son caractère, elle était persuadée – ou du moins elle l’affirmait avec arrogance – qu’un jour, sans jamais, pour monter jusqu’au ciel, lécher l’écorce d’un protecteur puissant comme l’obscur lierre de Cyrano, elle deviendrait si grande, si imposante, si considérable qu’elle plongerait toute la façade de l’immeuble dans son ombre – jusqu’au penthouse qui domine l’ensemble – et que la façade en question en deviendrait moins blanche mais plus lumineuse.
Et moi, modestement, comme un humain, et comme un amoureux, comment vouliez-vous que je la juge et a fortiori que je lui interdise de grandir où elle le désirait ? Je lui ai simplement – ce qu’on doit faire – donné amour, confiance et sécurité. Je la regardais jour après jour s’élever avec un bonheur de jardinier qui n’y est pour rien si des ronces se sont installées dans son potager mais qui sait apprécier les mûres qu’elles lui offrent et qui ont le parfum d’aucun autre fruit. Je la regardais grandir, jamais trop loin du pied du mur des fois qu’un orage violent l’arrache de la façade et la jette à terre, ou pour le jour où elle aurait décidé d’elle-même de prendre ses racines à son cou et de sauter au sol pour voir si l’herbe est plus verte ailleurs, un arrosoir, un grand sac de terre de bruyère et des engrais exclusivement naturels à portée de main pour l’aider de mon mieux à aller poursuivre sa croissance là où, elle seule, le jugerait bon.
Voyez, commandant, vous aviez raison, j’étais un… proxénète qui se respecte. Un proxénète exemplaire.

(in Partie II, chapitre 8 : Liberté)

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